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Sortie au cinéma le 11 avril 2018

Southern Belle de Nicolas Peduzzi

samedi 7 avril 2018, par Clotilde

« Southern Belle » est un portrait "documentaire" de Taelor Ranzau, riche héritière d’un papa décédé il y a douze années alors qu’elle était âgée de quatorze ans. Réalisé par Nicolas Peduzzi avec Aurore Vullierme et Francesco di Perro à la photographie, il s’agit d’une composition à partir de séquences tournées en direct (found footage).

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Resplendissante et sublime, Taelor Ranzau avait tout pour devenir la meilleure amie de Paris Hilton, Nicole Richie, Ke$ha et Britney Spears.

Elles partagent mêmes héritages, mêmes réflexes et confort devant une caméra, même plaisir d’acheter, mêmes habitudes festives, même goût de vivre et même obsession d’être un sex symbol même sur le parking d’un hypermarché. Seulement, le père de Taelor est mort alors qu’il était en plein coït extraconjugal alors que son divorce était en cours, et l’héritage de Taelor a été bloqué par sa propre mère. Une mère qui l’a ensuite faite interner pendant deux ans dans un centre de réhabilitation pratiquant la prise d’amphétamines et l’enfermement comme seuls remèdes. Difficile alors de ne pas voir la façade rieuse et qui mord la vie à pleines dents se fissurer.

Les failles de cette histoire personnelle sont montrées, mais peu explorées dans le film qui laisse la place à beaucoup de séquences de fêtes et de gros plans sur la belle héritière, laissant deviner toute sa force, son humanisme et sa complexité. Pourtant, le film nous laisse entendre qu’elle ne cherche pas dans l’immédiat à construire son avenir ou à découvrir le monde en dehors de son quotidien. Elle se laisse porter… Au fond, Taelor attend. Simplement.

Attend-t-elle son destin de riche héritière et de célébrité connue pour ses frasques ? Attend-t-elle le retour de son petit ami, dont l’absence marque l’intégralité du film ? Attend-t-elle un appel de sa mère ? A chacun de se faire sa propre opinion…

Le film se déroule majoritairement de nuit, où les températures texanes deviennent supportables, a contrario des journées qui étouffent le moindre mouvement et tout dynamisme. Mais quoi faire lorsqu’il fait nuit et que d’autres dorment ? Portée vers cette vie nocturne, notre jeune héritière se laisse entraîner dans la spirale du noctambulisme perpétuel. Quel besoin d’avoir un travail quand on peut déjà tout s’offrir ? Ancrée dans l’ambiance Jet-Set de son enfance alors qu’elle n’en fait plus partie, le portrait de Taelor Ranzau offre un regard saisissant, loin de The simple life qui mettait en scène les belles héritières (Paris Hilton et Nicole Richie) dans des situations touchantes et valorisait leurs capacités en édulcorant leurs rapports à l’alcool et aux drogues à l’écran. Nicolas Peduzzi ne cherche pas à nous faire aimer Taelor et nous la montre aussi bien dans ses bons côtés que dans ses travers et ses coups de gueule, son habitude des armes et des excès, sa vie en montagnes russes. C’est davantage un film qui se laisse porter lui aussi, à l’image de son héroïne. Et qui rencontre, ça et là, moments de grâce et emphases, sans chercher à les cadrer, et qui effleure des questionnements profonds sans s’y arrêter, se poser, s’interroger.

Des questions, le film en laisse beaucoup en suspens !
Qui sont ces « autres » dont Taelor nous parle, qui se désolaient d’avoir perdu la maison du père et non l’homme lui-même ? Ils regrettent la maison comme sa mère regrette l’argent non perçu pour un divorce qui n’a pas eu le temps d’être prononcé. Ils regrettent l’accès aux folies qu’ils se sont amusés à faire dans cette maison, disparues avec le mode de vie libertin et fêtard du père. Il y a beaucoup de « bons moments » cités, mais n’y a-t-il jamais de « bonnes personnes » ?
Que pense aussi Taelor de sa mère, de son père, d’elle-même ? Croit-elle au bien, au mal ? Croit-elle au Paradis ?

Encore des questions sans réponses. Le travail de réalisation fourni et précis est un portrait très intimiste, respectueux et d’une grande tendresse, sur cette belle femme. D’une grande tendresse, mais qui donne le sentiment d’une certaine indifférence tout de même.

Des livres sont posés ça et là autour des protagonistes mais ils ne sont jamais évoqués à l’image. Dommage encore que les réalisateurs n’interrogent pas Taelor sur certains contextes psychosociaux, sur l’épicurisme, sur le sens de Carpe Diem. Pourtant le contexte était riche de possibilités car :

Vous croyiez avoir compris Peter Pan ? Personne n’incarne davantage le mythe que Taelor et ses amis.

Voici le monde imaginaire où l’on ne fait pas les courses, on joue à la marchande. On ne commet pas d’infractions, on joue aux bandits et aux policiers. Les enfants perdus ne se droguent pas, ils explorent des sensations. Le quotidien n’est pas associé aux devoirs et aux besoins, ici chaque jour on chante, on danse, on fait des blagues, on joue à chasse. As-tu croisé un oncle Pirate ? Envoie-lui la caméra, peut-être le dévorera-t-elle tout cru ?

Ce jeu des questions sans réponses est-il un choix artistique lié au plaisir du mystère, une certaine indifférence de la part de Nicolas Peduzzi pour son personnage ou une auto-censure de Taelor par peur que le public ne se détache de son portrait à cause des réponses qu’elle pourrait donner ? La peur du rejet, ce rejet profondément ancré dans l’histoire de Taelor, est-elle le frein du film ?

Puisque « Southern Belle » ne nous permet pas de connaître la pensée de Taelor, alors accueillons sa simplicité et sa joie de vivre. Que nous dit le film d’elle ? Taelor se façonne entre l’amour de la chanson country et du karaoké, et celui de la musique latine et de la culture Mexicaine, chaleureuse, humaniste. L’ensemble se rapproche de la figure du cow-boy, libre, confiant, indépendant et qui ne compte que sur lui-même pour sa survie. Les deux premières tendances qui la façonnent sont très fortes et développées dans le milieu rural américain, la troisième est précisément associée au Sud où les échanges Etats-Unis - Mexique sont encore nombreux.

Avec sa maîtrise de l’Espagnol et son amour de Julio Iglesias, Taelor porte le Sud sur elle comme aucune héritière du Nord ne pourrait le faire. Et c’est là son intérêt en tant que sujet du film. Elle représente en fait une figure qui intéresse le réalisateur.

Cette figure, comme le dit le titre du film c’est la Southern Belle, la jolie fille très riche du Sud, ces riches héritières des patrons de plantations de coton rendues prospères grâce au travail des esclaves. Ce sont aussi des filles issues de cette Terre des Maîtres d’esclaves où l’on sait la saveur du mot Liberté... Ce sont aussi des filles liées à cette Terre qu’il faut travailler, à ces bêtes qu’il faut protéger, aux travaux agricoles et à la force physique. Une Terre de Force et Liberté.

Taelor s’inscrit dans cet héritage et Nicolas Peduzzi a su le saisir, comme d’autres créatifs ont su le faire. En effet, elle pourrait fort bien reprendre le rôle de l’actrice Catherine Bach et incarner le personnage de Daisy Duke. Daisy est une Southern Belle, une femme forte, libre et fière, qui sait jouer de ses charmes mais est aussi très à l’aise en pleine Nature et peut retenir un jeune chien agité d’une seule main alors qu’elle est perchée sur des talons de 15 centimètres. Taelor Ranzau préfère transformer une maison en salle de fêtes que de sortir en « boîte » ! Comme Daisy, elle tient le volant au lieu de faire appel à des voitures avec chauffeurs et s’octroie sans hésiter tous les attributs du pouvoir, jusqu’au maniement des armes à feu…

Comme il est tentant de la jalouser… Cette enfant libre et forte, qui a tout reçu et peut tout se permettre, cette « fille de » élevée dans la liberté la plus totale et le rapport au corps le plus Naturel. Le film porte lui-même sur elle un regard un peu hautain en ne posant pas de question et finalement très sexualisé avec ces longues séquences en plan serré sur cette jeune femme de toute Beauté. Ces scènes m’ont laissé imaginer les regards libidineux et agressifs qu’elle doit quotidiennement croiser... Pourtant je pense que l’intention est plutôt de nous donner à voir les mauvais côtés issus de sa naissance.

Car en faisant le parallèle entre les héritières jet-setteuses et la figure historique de la Southern Belle, il me semble que le réalisateur, Nicolas Peduzzi, suggère que ces héritages financiers sont à double tranchant.

Le Naturel et l’enthousiasme de Taelor émanent de sa profonde confiance en elle et sa certitude d’être un jour reconnue comme héritière. Malgré cela, elle semble évoluer dans un univers d’une grande tristesse, recouverte par les drogues et l’alcool.

Cet héritage est comme une malédiction, Taelor est la Malicia des X-men qui déforme l’esprit de ceux qu’elle touche malgré elle. Nicolas Peduzzi nous montre que le déchirement individuel conséquent à ces ruptures est réel. Et que celles du cercle familial sont profondes. Taelor se bat à présent pour reconstruire le passé.

Un chemin qui sera long… La fin du film ouvre sur le premier round de ce combat et nous laisse sur nos questions : Où Taelor trouve-t-elle la force de mener ce combat intime ? Est-elle poussée par la caméra, par le goût de s’exposer ? Par l’assurance que ses souffrances soient vues et conservées ? Par un sentiment de sécurité que lui procure l’accompagnement cinématographique ?...

« Southern Belle » m’aura laissée avec beaucoup de questions sans réponses… mais m’a permis de découvrir le combat de cette femme. Bonne chance Taelor !

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