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Notre jour viendra (Our day will come)

jeudi 21 octobre 2010, par Kattarsis

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La sortie en salles du premier long-métrage de Romain Gavras, Notre jour viendra, n’a eu d’autre écho dans la presse qu’un silence gêné. Peu de critiques attitrés lui ont consacré plus de deux ou trois paragraphes, préférant laisser la parole au réalisateur, après avoir pris soin d’avertir que, bien entendu, il n’avait rien à dire. Car c’est une vérité universellement reconnue qu’une histoire sans queue ni tête, des répliques arbitraires en lieu et place de véritables dialogues, des scènes de violence forcément gratuites, des personnages auxquels on ne peut même pas s’identifier, tout cela n’a rien à nous dire.

De quoi s’agit-il dans ce film ? De l’histoire de deux hommes roux qui se rencontrent par hasard, un psychanalyste prenant sous son aile un jeune qui vient de fuguer après avoir frappé sa mère. Ils se liguent dans une échappée en voiture, méprisant, insultant, frappant et allant jusqu’à tuer ceux qu’ils trouvent sur leur passage. Eux-mêmes ne savent pas trop où ils vont, Rémy, le jeune, tentant d’imposer à Patrick, le psychanalyste, une fuite en Irlande où, pense-t-il, ils seront chez eux.

Un topos du cinéma français, après tout. Mais l’originalité du film n’est pas dans le résumé des faits montrés à l’écran. Ce film nous parle de quelque chose de très précis, et c’est ce qui autorise à penser que le silence qu’il suscite est bel et bien un silence gêné. Le film montre l’humiliation. Et il ne la traite ni comme une matière à esthétiser (ce que ferait n’importe quel film américain), ni comme l’occasion d’une réflexion désincarnée et intemporelle (comme la plupart des films français), mais, somme toute, comme un sujet d’actualité. Avant de nous dire quoi que ce soit, Romain Gavras nous montre l’humiliation produite aujourd’hui même, et il nous la montre telle qu’elle peut être vécue dans des corps et des esprits meurtris. Il nous montre ce que, sans le cinéma, nous ne saurions voir.

On s’empresse alors de qualifier le film de « nihiliste ». C’est le meilleur moyen de ne pas voir ce qu’il montre. Mais surtout cela témoigne d’une double tendance croissante de notre époque vis-à-vis de sa production artistique : l’incompréhension de la fiction, et l’inattention au contenu.

On ne comprend plus la fiction. Tout se passe comme si ce qui est montré = ce qui est dit. Je vois un personnage en frapper un autre = on me dit que je dois frapper mon voisin. Et tout effet de distanciation ne peut plus être lu que comme un « bug » : ce n’est pas normal, le personnage ne peut pas faire ça, il est trop invraisemblable. Le film de Romain Gavras cherche précisément à mettre en défaut cette incompréhension, à la pousser justement là où elle ne sera plus tenable. Qualifier son film de nihiliste, c’est se figurer qu’un jour, un réalisateur s’est proposé de faire un film conseillant à tout un chacun, ou aux roux en particulier, de se masturber dans un jacuzzi, si possible en présence d’une femme handicapée évidemment pas du tout consentante... Les critiques ont l’imagination de ceux qui ne veulent voir à aucun prix.
D’où l’inattention au contenu. Notre jour viendra n’est pas un film crépusculaire. Il ne nous raconte pas la chevauchée désespérée de deux êtres étranges et depuis toujours marginaux, il ne nous raconte pas non plus le destin d’une société enfermée dans la haine et la violence – à l’écran, pas un soleil couchant. Mais il montre d’abord la nuit, dernier terrain pour une vivacité trop réprimée quand règne le regard d’autrui, et il montre la lumière du matin, blême éclairage dans lequel les plages ressemblent à un vaste dépotoir. Cette alternance rythme très rigoureusement le film du début à la fin, de l’humiliation vécue poussant à fuir dans la nuit seul refuge, à l’humiliation vaincue par ceux qui ont su larguer les amarres – pour de vrai.

Mais au fait, pourquoi ce film serait « nihiliste » ? Visiblement, parce que tous les personnages secondaires sont raillés, insultés, et à leur tour humiliés par les deux personnes principaux. Ce qui se joue dans ces scènes, ce n’est pas une dénonciation comme telle. Comment celle-ci pourrait sérieusement prendre appui sur un personnage, Remy, qui ne comprend pas grand chose à ce qui lui arrive, et un autre, Patrick, qui se montre dès le début incapable d’apporter quelque solution que ce soit aux gens qui viennent le consulter précisément pour aller mieux ? Aussi les deux personnages ne s’en prennent pas aux Arabes, aux Juifs, aux jeunes, etc. par racisme ou misanthropie. Là encore le fonctionnement des différentes séquences le montre assez clairement : ce qui est en cause est l’égale prévisibilité de tous les personnages rencontrés. Car il y a bien un coup de force opéré dans la structure même du film : nous voyons les deux personnages mettre eux-mêmes en scène les différents protagonistes, prévoir leurs réactions, se répartir les rôles, bref construire le scenario d’une bonne partie du film, et quand celui-ci se réalise sous nos yeux, nous obtenons un film parfaitement réaliste. Pour une raison précise : ce que les deux protagonistes anticipent, nous l’anticipons également (la brutalité des piliers du bar-tabac, la réaction du marchand de voitures, la fausse assurance des jeunes), parce que fondamentalement, toutes ces réactions sont nos réactions.

Et en fin de compte, il y a bien un nihilisme pesant dans ce film. Simplement, il n’est pas défendu, il est exhibé. C’est celui de tous ceux qui font comme si de rien n’était. Ceux qui croient trouver une solution définitive, en faisant des enfants (la femme qui consulte Patrick), en vendant des voitures, ou en écrivant des chansons insipides – avec pour seul mot d’ordre : ne bougeons pas, ne changeons rien. Et quand Patrick demande à de jeunes anglaises, certes bien cyniquement, s’il est vrai que « girls, they just want to have fun », ce n’est pas lui qui donne l’affirmative, dans un piaillement à peine articulé.

Bref, pour guérir de soi-même, il vaut mieux écrire son propre rôle, sinon l’époque en a de tous prêts pour nous. Mais à voir ce film, nul doute qu’elle ne nous réserve une vraie histoire de roux.

Dir : Romain Gavras, 2010

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